Aristote, premier grand théoricien de la rhétorique

Contemporain de Démosthène : Aristote. Comme nous l’avons vu avec le manuel de Corax, la rhétorique est véritablement née dans le champ judiciaire. Avec le développement des institutions démocratiques de la Grèce antique, elle entre rapidement dans la vie politique. Environ un siècle après Corax, Aristote consacre pleinement l’extension des champs d’application de la rhétorique.

Les trois genres de discours

Selon lui, le discours judiciaire n’est qu’un genre parmi d’autres, parmi trois genres avec le démonstratif et le délibératif :

– Le genre judiciaire, comme évoqué, a ceci de particulier qu’il prend forme dans le cadre d’un procès. Il s’agit alors non de convaincre la partie adverse, mais un tiers, le juge ou les jurés. Selon la partie que l’on représente ou que l’on constitue, il faut se défendre, ou accuser. Il s’agit de déterminer si l’accusé est bien responsable ou non du fait qui lui est reproché et, selon, lui attribuer ou non une certaine peine.

– Le genre démonstratif (aussi appelé épidictique, « qui sert à montrer ») a pour objet la louange ou le blâme. Par exemple, un éloge funèbre.

– Le genre délibératif est propre au débat démocratique. La délibération porte sur l’avenir, elle a pour enjeu une prise de décision sur la base d’un accord établi entre les protagonistes.

A retenir : le GENRE JUDICIAIRE prend forme dans le cadre d’un procès. Décide de ce qui est juste et injuste. Sa finalité est de Défendre / ou Accuser. Le GENRE DEMONSTRATIF vante les qualités et mérites d’une personne. Se rapporte au beau et au laid. Il a pour finalité de Louer / Blâmer. Le GENRE DELIBERATIF, quant à lui, vise un accord, en vue de prendre une décision. Envisage ce qui est utile. Sa finalité est de Conseiller / Déconseiller.

La relation ethos / pathos / logos

Comme le souligne Meyer dans son Histoire de la rhétorique, la distinction de ces trois genres de discours renvoie à la systématicité qui caractérise la Rhétorique d’Aristote. Dès l’introduction de la Rhétorique, Aristote critique les « technologues », ceux qui comme Corax se contentent de fournir, de lister, d’égrener de vulgaires techniques de discours. Son étude de la rhétorique ne se limite pas simplement à fournir quelques « recettes » pour s’attirer la faveur d’un juge, mais cherche à dégager les principes généraux de la persuasion. A ce titre, Aristote peut être considéré comme le premier grand théoricien de la rhétorique.

Son apport majeur tient dans sa façon d’intégrer et de combiner tous les éléments fondamentaux de toute sorte de discours. Ainsi qu’il l’établit, « Il y a trois éléments inhérents à tout discours : l’orateur, ce dont il parle, et l’auditoire » renvoyant respectivement à l’ethos, au logos et au pathos, auxquels se superposent à leur tour le genre judiciaire, le genre démonstratif (ou épidictique), et le genre délibératif :

– Le logos doit être le cœur de tout discours, c’est sa dimension logique rationnelle apte à convaincre (et non seulement à persuader, nous verrons la nuance plus tard). C’est la pensée qu’il s’agit de communiquer à proprement parler, sa vérité, sa véracité, ou la validité de l’argumentation qui y conduit.

– L’ethos désigne le caractère de l’orateur, les qualités morales qu’il révèle à travers son discours, son attitude, sa façon d’être… A la différence du logos qui correspond au message profond d’un acte de communication, l’ethos est l’image – réelle ou non – construite par cet acte.

– Le pathos relève des dispositions et caractéristiques de l’auditoire qu’il s’agit de toucher, de séduire ou d’impressionner. Ce sont les émotions que l’orateur peut chercher à réveiller ou avec lesquelles il doit jouer, l’empathie qu’il doit avoir avec ses auditeurs.

Nous pourrions ajouter le topos, entendu ici comme le lieu de réunion de l’ethos et du pathos permettant l’expression du logos. Le lieu, ou plus largement le « contexte » de diffusion d’un message, participe lui aussi du message à la fois en le redéfinissant tout en étant redéfini par lui. En rhétorique, le terme de topos a déjà une signification, et désignait dans la Grèce antique tout arsenal de stratagèmes et d’arguments dans lequel pouvait puiser un orateur. Par extension, le terme s’est mis à désigner tous les ressort typiques de la littérature, les thèmes, les situations, les ficelles fréquemment utilisés par les auteurs, scénaristes et autres conteurs. Cependant, le terme original traduit « lieu » ou « endroit » en grec, et c’est dans ce sens que nous voudrions l’utiliser, au risque d’une certaine confusion pour les lecteurs déjà sensibilisés à l’étude des topoï littéraires.

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