En France, l’ascenseur social est en panne : comment le réparer ?

Au début de l’année 2014, l’ancien secrétaire au Trésor américain Larry Summers parlait d’une économie “Downton Abbey” pour designer l’ordre économique mondial. Connaissez-vous la série Downton Abbey ? C’est en effet à cette série que Larry Summers faisait alors référence : Downtown Abbey raconte la vie parallèle d’aristocrates britanniques et de leurs domestiques, à la veille de la Première Guerre mondiale. Quel rapport avec la situation actuelle ? Les deux groupes sociaux, aristocrates et domestiques, se côtoient mais ne se mélangent pas, exactement comme dans nos sociétés modernes dans lesquels pauvres et riches cohabitent plus ou moins sans jamais vraiment se mêler. Nous qualifions nos pays de “développés”, mais les classes sociales sont plus hermétiques que jamais.

Dans un article du magazine Le Point en date du 8 mai 2014, Francois Lenglet reprenait cette expression d’ « économie Downton Abbey » pour constater que nous avons inventé la classe dirigeante perpétuelle. Les plus riches continuent de s’enrichir, tandis que par contraste les plus pauvres ont de moins en moins, et toujours moins de possibilités d’accéder à quoi que ce soit. Le milieu du showbiz, du cinema et de la télé est complètement consanguin, beaucoup de nouveaus chanteurs ou nouvelles stars sont souvent des “fils de”, de même pour la politique et la haute administration, secteurs au sein desquels la reproduction sociale est extrêmement forte.

Face à cette situation, on peut se demander pourquoi les plus pauvres, qui devraient des lors se résigner à l’idée de ne jamais pouvoir s’enrichir suffisamment, ne se prononcent pas spontanément et massivement en faveur d’impôts les plus élevés possibles. A vrai dire, pour la majorité des électeurs, le seul argument pour empêcher la mise en place d’une fiscalité confiscatoire est le “POUM”, comme l’appelle l’économiste Roland Benabou (Princeton) : Prospect Of Upward Mobility, ce que l’on peut traduire par “perspective de mobilité sociale”. Explications :

Si un électeur, même très pauvre, pense malgré tout que ses enfants peuvent rejoindre l’élite, il ne souhaitera pas que les impôts soient trop augmentés. De là, ce constat : aux USA, la société reste globalement réfractaire à une fiscalité élevée, ce qui, malgré les inégalités, traduit le fait que l’on observe malgré tout une certaine mobilité sociale.

Au contraire, en Europe et plus particulièrement en France, la tendance est à la taxation a tout crin, aux impôts toujours plus élevés. Ce qui trahit un POUM proche de zéro, autrement dit une très faible propension à croire qu’il est possible de s’élever socialement… La société française semble complètement bloquée, d’où l’exigence pour le peuple de compenser par des impôts élevés…

Sur le plan politique, ce sont surtout les libéraux qui prônent par principe une diminution de l’impôt pour relancer l’activité économique. Une baisse des impôts favoriserait l’entreprise, ce qui se traduirait par davantage d’emplois de la part de ces entreprises. Mais les Français n’osent probablement même plus croire que leur situation peut s’améliorer. En France, la sensation de blocage est généralisée, au niveau national comme au niveau individuel… Le paradoxe se situe sur ce point : sans perspective de mobilité sociale suffisante, les électeurs préfèrent augmenter les impôts plutôt que les diminuer.

Lorsque certains impôts sont diminués ou supprimés, tout le monde crie au scandale, sous prétexte qu’il s’agirait de “cadeaux aux riches”. Nous sommes donc bloqués dans un cercle vicieux où la majorité continue de réclamer toujours plus de taxes et d’impôts du fait même de l’impossibilité d’envisager raisonnablement des perspectives d’évolution et d’enrichissement, alors qu’une baisse généralisée des impôts pourrait représenter une tentative de débloquer la situation.

La solution pour corriger la panne de l’ascenseur social en France pourrait donc… consister à raviver l’espoir et la croyance dans le bon fonctionnement de cet ascenseur… Le serpent économique se mord la queue. Paradoxe idéologique, quand tu nous tient ! Seul un homme politique qui soit à la fois pédagogue de talent et orateur éloquent pourra créer l’étincelle d’ou naitra une nouvelle flamme de confiance et d’espoir, qui une fois avivée pourra s’auto-alimenter.

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Ci-dessus : les personnages de la série “Downton Abbey”