Leadership : pourquoi le “decorum” est indispensable à l’ethos

Imaginez. La personne actuellement au pupitre a tout juste terminé de vous présenter, vous vous levez et vous apprêtez à monter sur l’estrade. Votre public vous écoute-t-il avant même que vous n’ayez prononcé les premiers mots ? Qu’attendent-ils de vous ? Sont-ils prêts à être convaincus par ce que vous avez à dire ?

Si ce n’est pas le cas, c’est très probablement parce qu’il vous manque l’ethos

Qu’est-ce que l’ethos ?

L’ethos a été défini par Aristote dans un ouvrage sobrement intitulé La Rhétorique, comme le fait d’être digne de confiance. Il y décrit un mécanisme inconscient selon lequel nous croyons plus facilement les personnes qui ont une bonne personnalité. Il ajouta que l’on est plus facilement persuadé par une personne qui nous est similaire, par ses caractéristiques intrinsèques – âge, origine, ou même taille… – et par ses qualité propres qu’elle adapte – langage, habillement, etc.

Cela signifie qu’avant que vous puissiez le convaincre, votre auditoire doit vous accepter comme une personne crédible. Il n’est pas suffisant que vous vous sachiez crédible, car votre seul soucis lorsque vous communiquez est la personne qui vous écoute. Et elle doit le savoir, qu’elle est le centre de l’attention et que vous êtes crédible. Dans ce premier article, présentation d’une notion indispensable et préalable aux techniques de l’ethos, le decorum.

Qu’est-ce que le decorum ?

Le decorum, c’est faire en sorte que votre public vous trouve agréable et conforme à ses attentes. En un mot, c’est l’art d’être dans le moule, non dans le sens d’être poli et amical mais dans le sens d’être normal. Normal au sens de s’habiller comme vos amis au lycée, normal au sens de porter les mêmes chaussures que vos collègues VRP, normal au sens de ne pas venir en costume 3 pièces à une rave party.

Vous ne pourrez persuader un homme qu’en adoptant son langage, sa gestuelle, sa tonalité, son image, son attitude, ses idées. Plus simplement, du moment que vos manières feront échos aux siennes. Soyez comme lui, juste un peu mieux, car le decorum suit les règles de l’auditoire. Persuasion et absence de decorum sont mutuellement exclusifs, vous ne pouvez avoir les deux en même temps

Certains d’entres vous pensent certainement qu’il faut toujours être bien habillé. Et bien laissez moi vous interdire ce plaisir, à vouloir être trop propre on en devient propret. Et être propret, cela fait souvent peur, si l’auditoire ne l’est pas lui-même… Réfléchissez-y. Certains diront que la peur peut être un moyen de persuasion efficace, ce qui est vrai dans certains cas. Des cas qui ne sont certainement pas ceux que vous vivez et la peur n’est certainement pas celle-ci non plus. Aussi, retenez ceci : être parfait, c’est être comme votre public, en mieux.

Il existe bien-sûr une exception, une sorte de troisième règle indispensable. Une exception qui joue le rôle de pont entre le devoir d’être comme votre public et le devoir d’être comme il s’attend à vous voir. Imaginez que vous êtes un avocat respecté, qui doit faire une intervention en lycée afin de présenter son métier. Comment allez-vous vous habiller, en avocat ou en lycéen ? A l’inverse, vous êtes avocat mais vous allez prendre la parole lors d’une assemblée de copropriété, vous habillerez-vous en avocat ou comme le copropriétaire moyen qui y assistera ?

L’exemple de Truman

Harry S. Truman, 33e président des Etats-Unis, était loin d’être un orateur né. Mais il avait une qualité essentielle qui était à mettre au compte du decorum. Dès qu’il en avait l’occasion, il utilisait un langage clair et simple, sans fioriture, jargon ou mot savant. Nous savons aujourd’hui qu’au moment de relire les notes des rédacteurs de ses discours, il leur demandait toujours non pas de les polir mais de les dépolir, de les rendre plus naturels. Il cherchait là à se mettre au niveau de son public, la population américaine, qui comme toute population politiquement consciente aimait un tel langage. C’est toujours vrai aujourd’hui.

Pour rester dans le registre politique, la présentation du discours d’un homme politique comme un show fait aussi partie du decorum. Les petits drapeaux agités par la foule, la présentation de l’homme politique vedette, la descente dans l’amphithéâtre sur un fond musical bien choisi, tout cela participe du decorum. L’environnement joue le rôle d’introduction avant l’introduction de votre discours. Aujourd’hui archétype de la politique américaine et de plus en plus en France, c’étaient en d’autres temps Goebbels et Heydrich qui l’avaient conceptualisé avec beaucoup d’enthousiasme. Le decorum est d’ailleurs au sens large un des instruments favoris des régimes dictatoriaux. Mais laissons-les là, il nous importent peu dans cet article.

Comment avoir le decorum ?

Ne laissez pas vos vêtements, vos mots, votre attitude, transmettre un message que le public n’accepterait pas. Retenez que le decorum qui fonctionne pour une personne peut ne pas fonctionner sur une autre, même devant un public équivalent. L’ethos qui ne vous conviendrait pas vous rendra inauthentique, ce qui est aussi mauvais que son absence.

Avant votre prise de parole, demandez vous « à quoi est-ce que le public s’attend ? » Le public doit se sentir à l’aise avec vous. Ainsi, en préparant votre intervention, discutez avec un membre de l’auditoire quelques jours auparavant et demandez-lui simplement : « quelles sont les 5 choses les plus stupides qu’une personne comme moi pourrait faire ? », et essayez de réussir ce que tout le monde pense être un futur “epic fail” en direct…

Au travail, habillez vous un rang au-dessus de votre niveau hiérarchique. Si votre supérieur ne se décontracte pas le vendredi, ne le faites pas non plus. Habillez vous comme on attend de vous que vous vous habilliez. En cas de doute, utilisez du camouflage en vous habillant comme votre auditeur moyen. Cherchez la personne de votre sexe la mieux habillée mais n’achetez pas les vêtements, achetez les couleurs. Puis adaptez, afin que cela vous aille le mieux.