10 procédés rhétoriques au service d’une idée politique

Dans l’émission Ce soir ou jamais (France 3) en date du 11 octobre 2011, l’ancien ministre de l’économie Alain Madelin déploie en à peine 2 minutes tout un arsenal rhétorique face à ses contradicteurs pour défendre la mondialisation libérale contre le protectionnisme national. Quoi qu’on pense lui, de son style ou de ses idées, les procédés qu’il utilise sont à retenir comme autant de commandements de tout bon débatteur politique. Vous pouvez retrouver l’émission sur youtube, le passage qui nous intéresse démarre à la 30e minute et plus exactement à 30’37”, voir ci-dessous :

Le passage est court, le débit de parole soutenu et les mouvements rapides : d’un revers de la main, à la manière d’un magicien, Madelin fait “apparaitre” un objet, le smartphone, qu’il utilise comme prétexte pour developper son argumentaire. “Utiliser un objet” n’est que l’une des 10 techniques qu’il mobilise. Détaillons ces différentes techniques, qui sont à retenir comme les 10 commandements rhétoriques de tout bon débatteur politique :

1 – Les opinions tu catégoriseras

Sa charge démarre par une catégorisation, c’est-à-dire par le fait de ranger ses contradicteurs dans une petite case si possible exécrable et affublée d’un “-isme” : ici, le “protectionnisme“. Alors même que certains pourraient s’en réclamer, tous cherchent ici à s’en défendre, telle Anne Hidalgo qui déclare (à 31’58”) : “Je ne suis pas pour le protectionnisme” – et tente de lui substituer une autre formule : “Je suis pour le juste échange“…

Les catégories en “-isme” ont cet effet repoussoir et péjoratif bien expliqué par Schopenhauer (stratagème n°32 de L’art d’avoir toujours raison) : en casant ainsi les propos de son adversaire, on laisse entendre que nous sommes bien au fait de ses idées, que tout a été dit sur le sujet, que tous ses arguments ont été épuisés et qu’il n’y a rien à ajouter. La catégorisation est une sorte de réfutation en bloc du point de vue des auditeurs ou téléspectateurs.

Lorsque que vous voulez détruire, du moins rendre douteuse une affirmation de votre adversaire, rangez-là dans une catégorie, quelque qu’elle soit, pour peu qu’elle s’y rattache par similitude ou même très vaguement. Trouvez-lui un nom en “-isme”, piochez pourquoi pas au hasard parmi les exemples fournis par Schopenhauer : « C’est du manichéisme ; c’est du pélagianisme ; c’est de l’idéalisme ; c’est du spinozisme ; c’est du panthèisme ; c’est du naturalisme ; c’est du rationalisme ; c’est du spiritualisme ; c’est du mysticisme… »

Les grands classiques, à clamer de façon particulièrement outrée : « C’est du fascisme ! C’est du racisme ! C’est du nazisme ! » A n’utiliser cependant qu’en extreme recours, quand on se sait soi-même acculé, car le débat atteint alors son point Godwin, ce qui en marque aussi la fin – ou le début d’une escalade dans la violence et la bêtise…

2 – Par le concret tu capteras

C’est un principe de base du storytelling : pour captiver son auditoire, il faut lui donner des exemples concrets qu’il puisse facilement visualiser.
D’une façon générale, évitez de chercher des idées trop complexes, ou de les exprimer de façon trop abstraite. Parlez de choses physiques, palpables, insistez sur les couleurs, les formes, les volumes et les longueurs. Pour trouver les bons exemples, vous pouvez notamment utiliser la technique de la photo mentale.

Ici, Madelin fait plus fort encore. Il ne se contente pas d’exemples à l’oral mais introduit un objet, sur lequel se dirigent aussitôt tous les regards. L’objet n’a rien d’exceptionnel en soi et c’est là toute sa force : quasiment tout le monde a un portable et l’utilise au quotidien, et peut aussitôt attraper le sien comme preuve matérielle des idées avancées. La relation de proximité qui nait ainsi avec les spectateurs ou téléspectateurs se base autant sur du visuel que de l’usuel. Utiliser un objet est une technique très puissante. Une alternative peut être de faire un dessin, ce qui confère un caractère dynamique à l’élément visuel. Selon la configuration d’une intervention, pensez-y !

Regardez bien la gestuelle de Madelin : il n’a pas fini sa phrase d’introduction qu’il porte déjà la main à sa poche (30’34”), tel un magicien qui détourne l’attention de son public par ses paroles pour imposer la stupéfaction par une quelconque apparition. Il sèche aussitôt son contradicteur qui l’accuse de vivre “dans un monde complètement irréel” (30:38) : en saisissant cette preuve matérielle, difficile de nier sa connexion au réel… Tout le monde se tait, stupéfait, et attend docilement le prochain coup de théâtre.

3 – Sans fin tu énumèreras

L’énumération est un procédé puissant qui produit un effet de foisonnement, comme tout autant de preuves et d’exemples se succédant à l’infini, donnant ainsi une force quantitative à l’argumentation. Son portable en main, Madelin énumère tous ses composants, jusqu’au plus petit : GPS, Bluetooth, écran, mémoire, processeur… Ce qui le retient d’aller plus loin, c’est simplement la limitation du temps à l’antenne – du moins c’est l’impression qu’il donne aux spectateurs. Et pendant tout ce temps, ses contradicteurs se taisent, attendant de voir où il veut en venir… Redoutable.

4 – La main tu garderas

Parler à moitié, c’est comme ne rien dire. En politique comme dans d’autres domaines, il faut suffisamment développer ses idées pour espérer que celles-ci soient comprises et entendues. D’où la difficulté d’intervenir à la télé, qui ne donne que rarement aux invités le temps d’aller jusqu’au bout de leurs raisonnements. Comment Madelin réussit-il donc à garder la main pendant plus de deux minutes, ce qui peut sembler un record dans sa situation face à tant de contradicteurs ? Son secret tient dans le rythme de son intervention.

Pour ne pas perdre votre interlocuteur, fournissez-lui des repères suffisants et clairs pour qu’il comprenne (ou suppose) où vous en êtes dans votre démonstration. Madelin marque très clairement les différentes séquences de son intervention. La “preuve matérielle” (30’38”) est introduite par “Regardez ce téléphone“, ce qui donne un temps de latence, et coupe net un autre invité qui voulait réagir. A la deuxième tentative de réaction (de la part d’Anne Hidalgo, 31’09”), Madelin annonce une double conclusion

Quand un interlocuteur est trop long dans ses développements, il est normal de le couper. Cependant, quand celui-ci annonce qu’il va conclure, difficile de l’arrêter à ce moment clef ! La force de Madelin est d’annoncer ici une conclusion en deux temps, ce qui revient en réalité à s’accorder deux nouveaux développements, chacun ouvrant une nouvelle parenthèse. Sur la durée totale de l’extrait, vous observez d’ailleurs que la conclusion… dure 2 fois plus de temps que la première partie ! Mais l’annonce de la fin de son intervention oblige ses contradicteurs à attendre, une fois de plus, leur tour de parole, supposé imminent.

5 – Te faire couper tu éviteras

Le débat est un combat. Lors d’une joute oratoire entre opposants politiques, tous les coups sont permis. Toucher et parer, voilà ce qui importe, et quand on sent que l’on va perdre, il nous faut encore empêcher l’adversaire de gagner. Pour cela : le couper, le déstabiliser, l’empêcher de mener son argumentation à terme, de développer convenablement sa thèse.

Par le rythme de son intervention, Madelin garde la main. Encore faut-il avoir suffisamment de cran pour ne pas se laisser déstabiliser. Ses contradicteurs tentent à plusieurs reprises de le couper, mais il continue de parler sans se soucier de leurs réactions, ne se laisse pas surprendre et ne marque aucun temps d’arrêt. Il reste focalisé sur ses idées. Le secret ? Être convaincu de son bon droit, être suffisamment sûr de soi, être totalement imprégné du message que l’on veut faire passer, avoir un minimum préparé et répété les passages les plus importants.

Une séquence comme celle-ci ne s’improvise pas. Elle suppose d’avoir mûrement réfléchi au sujet, d’en manipuler régulièrement les concepts, et de cultiver tant son esprit critique qu’un certain sens pratique. C’est parce que les idées sont maîtrisées que le discours est fluide et la répartie spontanée. Et pour cela, il faut s’entraîner. Rappelez-vous : improviser ne signifie pas ne pas se préparer, mais au contraire se préparer à toutes les éventualités, pour réagir facilement sur n’importe quel sujet ou aspect du sujet.

6 – Le regard tu maintiendras

Fondamental dans toute prise de parole : le regard. C’est par lui que s’établit vraiment le contact entre un orateur et ses interlocuteurs.
Un contact visuel franc et direct permet autant d’établir une relation cordiale, que de tenir l’autre en respect. Il faut regarder pour capter, il faut regarder pour s’imposer. Lors d’une joute verbale, gardez toujours un œil sur votre ennemi ! Mais tachez aussi de montrer aux auditeurs ou spectateurs que vous ne les oubliez pas, en vous tournant régulièrement vers eux. Voyez comme Madelin garde Anne Hidalgo en ligne de mire. Voyez aussi comme il va chercher le public en allant presque jusqu’à se retourner (31’39”), son léger demi-tour accompagnant sa gestuelle lorsqu’il énumère plusieurs pays.

Son regard est stable, à hauteur de celui des autres invités. Il ne baisse jamais le regard, si ce n’est par quelques coups d’œil furtifs pour pointer son portable, qu’il utilise pour sa démonstration. Cette attitude lui confère une autorité et un charisme indéniables.

A l’inverse, voyez comme Anne Hidalgo peine à affirmer sa position, lorsqu’elle déclare “Je suis pour le juste échange” (formule répétée trois fois avec insistance, comme si elle devait elle-même s’en convaincre ou ne savait quoi dire de plus, à partir de 32’00”) : plutôt que de faire face à Madelin, elle se tourne vers le journaliste comme pour avoir son soutien, de la même façon qu’une docile petite écolière chercherait l’approbation de son maître d’école. Par-delà le contenu même du message, le regard est la clef de toute intervention réussie.

7 – Le débat tu ouvriras

Arrivant à la fin de son intervention, Madelin conclut son propos mais ne le clôture pas. Au contraire : il ouvre le débat : “Les immigrés dehors je suis contre, je trouve que c’est complètement absurde” (32:12). Une formule que peu sur ce plateau pourront désapprouver, et surtout qui déplace le problème : on passe indirectement du problème de la mondialisation, des délocalisations et de la menace de la Chine à un problème de politique intérieure, l’immigration, sujet glissant s’il en est. Le protectionnisme pose bien la question de la fermeture des frontières, mais pas exactement sur ce plan là ! La formule de Madelin est suffisamment ambiguë pour projeter tous ses interlocuteurs sur une pente glissante et leur faire risquer un dérapage incontrôlé…

Souvent utilisée pour esquiver, la technique de l’ouverture correspond en partie au stratagème n°19 (de L’art d’avoir toujours raison, Schopenhauer). Plus vous limitez votre propos, plus vous êtes vulnérable, car vos contradicteurs pourront d’autant mieux cibler leurs attaques. Plus vous ouvrez de pistes et plus vous donnez à vos adversaires des occasions de s’y perdre !

8 – Ton adversaire tu attaqueras

L’attaque ad hominem consiste à mettre en lumière l’incohérence des propos de ses contradicteurs. Associée à l’argument ex concessis, ils constituent le stratagème n°16 de L’art d’avoir toujours raison. Schopenhauer précise : « Quand l’adversaire fait une affirmation, nous devons chercher à savoir si elle n’est pas d’une certaine façon, et ne serait-ce qu’en apparence, en contradiction avec quelque chose qu’il a dit ou admis auparavant, ou avec les principes d’une école ou d’une secte dont il a fait l’éloge, ou avec les actes des adeptes de cette secte, qu’ils soient sincères ou non, ou avec ses propres faits et gestes. » En gros, faire dire à son adversaire cette formule bien connue : « Faites ce que je dis, pas ce que je fais ! »

Attention à ne pas confondre l’attaque ad hominem avec l’attaque ad personamla première étant généralement prise pour la seconde ! A la différence de l’ad hominem (qui ne vise pas la personne de l’adversaire mais la cohérence de ses propos), l’attaque ad personam s’apparente aux injures, insultes, ou tout autre propos désobligeant, blessant et grossier…
Madelin projette une attaque ad hominem bien sentie quand il rappelle à Hidalgo : « … c’est la TVA sociale qu’avait introduit l’un de vos candidats… » (32’42”). Ce n’est pas tant le propos d’Hidalgo qui est ainsi visé, mais son incapacité à défendre une ligne claire en accord avec d’autres représentants du PS. En tant que porte-parole de ce parti, son message apparaît dès lors comme embrouillé, jetant le discrédit sur ses idées.

9 – Les figures de style tu utiliseras

Lorsque Madelin, à la toute fin de l’extrait, regrette qu’il y ait “trop de Montebourg et pas assez de Steve Jobs“, il utilise ce qu’on appelle une antonomase. Ce terme barbare désigne en rhétorique classique la simple substitution à un nom commun d’un nom propre ou d’une périphrase qui énoncent sa qualité essentielle, ou réciproquement. Exemples : Harpagon pour avare ; Tartuffe pour hypocrite ; Hercule pour extraordinaire…

Comme l’explique Cicéron, les figures de mots et de pensée sont en quelques sortes les « outils de l’éloquence » (Cicéron, L’orateur idéal, p.51). Il faut user de ces « ornementations verbales » avec parcimonie et discrétion.

10 – T’entraîner tu continueras

Ce dixième “commandement” ne fait pas directement référence à un passage de l’extrait. Il s’agit plutôt d’une invitation à toujours prendre du recul par rapport à ce qui est dit et ce qui est fait, et chercher ce qui pourrait ou aurait pu être dit et fait. C’est en réfléchissant à toutes les réponses possibles que l’on prépare d’autant mieux ses prochaines attaques et défenses, d’un bord comme de l’autre. On peut être favorable aux idées de Madelin ou totalement contre, cela n’empêche pas de reconnaître dans cet extrait un grand moment d’art oratoire, une parfaite maîtrise du débat, et l’habile mobilisation de procédés rhétoriques adaptés à la défense d’une idée politique.

Prenez donc le temps de vous mettre en situation, tantôt à la place de la porte parole PS (Anne Hidalgo), tantôt à la place de l’ancien ministre de l’économie (Alain Madelin) et réfléchissez à tout ce que vous auriez pu dire ou répondre. Par exemple : malgré quelques difficultés et plusieurs tentatives loupées, Anne Hidalgo réussit tout de même à caler sa petite formule : « Je suis pour l’échange juste » – en l’opposant implicitement à « l’échange libre » de Madelin. Ce dernier ne relève pas, et pourtant… Il manque peut-être là une occasion de marquer les esprits des téléspectateurs. Ceux-ci se diront, après l’avoir écouté, qu’il « a peut-être raison », mais que cette raison est finalement l’antithèse de la compassion. A quoi bon la liberté si celle-ci ne profite qu’au “renard libre dans le poulailler libre” ? Selon vous, qu’aurait pu répondre Madelin pour définitivement lui clouer le bec ?

En rhétorique, on parle de prolepses : aller au-delà des objections que l’on pourrait nous adresser. Ces objections et critiques arrivent généralement après nos interventions, dans la phase consacrée de “questions/réponses”. De même, dans un débat, on imagine toujours avoir le temps de developper ses arguments, alors que c’est en réalité rarement le cas, et il faut parer aux objections des les premiers mots prononces ! Quoi qu’il en soit, on s’attache toujours davantage aux idées et formules que l’on souhaite exprimer, plutôt qu’aux ripostes, car on sous-estime quasiment toujours la violence des réactions et de la repartie de nos contradicteurs… Pourtant, penser aux prolepses devrait être la première chose et la plus urgente dans toute préparation !

Pour aller plus loin, voici deux articles à (re)lire : Les 5 étapes fondamentales par lesquelles doit passer tout bon orateur selon Cicéron et Savez-vous vraiment ce qu’il y a de plus important dans un discours ?